Jour de confinement

Saison IV – Épisode présentiel

Lundi matin

« Et puis il y a une chaise où tu dois t’asseoir, ah non vraiment ils sont… » 93 jours que je n’avais pas retrouvé au petit matin mon parc. Une dame y parle de ces mesures à l’hôpital pour les visiteurs… et moi je retourne en chemin vers l’inutile, l’insensé l’insensé travail, l’inutile l’utile emploi… ça m’en coûte au moins 2 euros 80 (la vache) (j’en étais resté au tarif des années 2000, c’est lait).

Cette nuit, j’ai rêvé que je faisais la bise à (qui ?) et que je m’en apercevais à peine (alors que j’en rêve éveillé), et c’est bien ce que je me demande dans le rêve (ai-je fait la bise ? pas la bise ? bizarre de ne pas m’en souvenir). La veille, je revoyais Deb’ pour la première fois depuis 294 jours. Plus de neuf mois. Ma gestation à moi !

Au loin, au skate park, j’ai revu Noémie. Mais de loin. C’est comme ça ! Et peut-être qu’au fond c’est Déb’ qui a raison. J’aurais simplement voulu que ce refus, il y a des mois, ne soit pas dicté, que ce refus n’ai pas été en fonction de sa personne, mais de Noémie… Au lieu de ça ce fut : J’ai un mec, je t’interdis tout contact avec ma fille ! Coucou ! J’ai quitté mon mec ! Comme demandé je t’envoie des photos de Noémie… (comme demandé et redemandé pendant quatre mois connasse). Noémie, Noémie elle et ses copains, elle a l’air bien, elle et son tee-shirt Marvel (je crois), elle et sa trottinette, elle et son équilibre… Devant moi je vois partir qui restera – quoiqu’en pense la terre entière – ma belle-fille.

Le soir, j’apprendrai ce qui me rendra, le temps d’un soir, atone.

Paradoxalement ces deux derniers soirs sont certainement les deux soirs depuis des semaines où je ne bois pas beaucoup, une bière simplement. Cette sensation, cet estomac noué, cette démarche hagarde, je sais quand je l’ai. Je redoute les jours suivants. C’est toujours les jours suivants avec moi. C’est toujours les jours suivants un choc psychologique que c’est plus dur, chez moi.

Me concentrer. Cette journée de lundi est chargée, tant mieux. Bien que pestant comme un petit vieux dans la cuisine en ce youpi matin (présentiel présentiel mes couilles, ils me cassent les couilles avec leur présentiel !), en vérité une journée arrangeante, rendez-vous dentiste ce soir et hasard des circonstances mon premier rendez-vous avec quelqu’un depuis… bah depuis Déb’. 2013 ça remonte… et je pense à ce retour d’avec Cheffe. Penser à autre chose. Penser à autre chose. Penser à autre. Penser à ma cheffe finalement c’est mieux. Et ces mots que je regrette avoir dit, et tellement durs à entendre… J’ai encore du chemin ! j’étais pourtant content de moi à mon arrivée devant chez Déborah, démarrant par une blague, détendant l’atmosphère ! Mais non j’ai vite dévié…
Ce fut après « merci d’être venu » (bah c’est un peu sous la contrainte un peu quand même…) et « je boirai à ta santé » (non ! tu boiras à la santé des gens que tu respectes) et allez je repartais dans mes limites mes litanies mes reproches…

Je me grillais.

Je me rendais compte en direct – et pourtant je continuais – que je n’étais pas prêt et, et je le savais. Ma colère n’était pas partie la veille, pourquoi partirait-elle le jour « J », malgré tous ces exercices physiques, et de méditation, avant de prendre la voiture.

Travail travail penser travail. Dans les couloirs de Gare de Lyon une machine-propreté s’agite seule, bouge seule, moi, au bas de ces géants escalators je lève la tête et y aperçois 100% de gens masqués, des centaines de gens. Je peste. Je peste sous mon masque. Je peste à cet épisode de quoi alimenter d’exécrables épisodes orwelliens. Dehors je retrouve les débris de la manif qui avait mal tourné. À l’un des panneaux publicitaires : « c’est en poussant le bouchon qu’on fait sauter la routine ». C’est moi qui ai fait sauter le bouchon hier et merde.

Boulot boulot boulot.

Je retrouve mon bureau, mon calendrier bloqué. Lundi 16 mars, jour de Sainte-Bénédicte. Back to the 15 juin de la Sainte-Germaine tu parles. 9H58 ouverture de mails, finalement non. 9H58 envie de faire gros caca (encore) je pense je pense je pense à hier et je m’en veux, quel con. Et je ne peux même pas chier fort, par mesures de corona l’on entend tout, les portes sont ouvertes. Je m’en veux, à quoi bon lui faire du mal, à quoi bon lui avoir dit mes pensées et ces mots, surtout, ce terme… connard de moi. « Bonjour Evelyne ! Comment tu vas ? » Evelyne, madame fondue de De Gaulle, madame « j’ai tout » les dédicaces tout ça… Tiens et si je la rebaptisais Yvonne. Je reprends. « Bonjour Yvonne ! Comment tu vas ? ». Evelyne ou Yvonne, des suceuses de première. « Moi je suis là depuis le début, tous les jours ! ». Evelyne, Yvonne, le genre de nana jalouse des non-présentiels et qui pourtant s’y oblige toute seule… (en même temps vrai qu’à distance pas simple pour atteindre la b… pour brainstorming d’avec le dg)

J’entends : « Alors demain il y a CFDT, CGT… » Yvonne fait l’inventaire des contestataires, elle, Yvonne la suce-boule de la Direction, elle l’attitrée de l’action sociale, elle la légionnée d’honneur à force d’avoir servi « l’action sociale » ah, la bonne blague.
Sur l’un de mes écrans je retrouve mon post-it « love chock » froissé (certainement par la femme de ménage). Je le décroche, qu’était-il écrit déjà ? « Je visualise mon désir le plus profond avec clarté ». Les temps font leur effet ; à la poubelle.

J’ai envie d’écouter Wagner ce matin. Peut-être parce que j’attends ma cheffe… Je crois que c’est de circonstance. Je me prépare à la guerre de son égo piqué. Je dois m’attendre à tout, et je pense à hier soir et ce message (« je suis désolée mais j’ai parlé à Noémie et elle ne veut pas te voir ») auquel je ne m’attendais pas. Essoufflé. Je n’ai pas le coronavirus, je suis juste essoufflé. Puis est-ce vrai ? Est-ce ma naïveté ? Je l’ai sentie sincère.

Cheffe ne viendra pas. Cheffe est remontée. « Or le sujet ne peut pas attendre vu la teneur de ton mail. Je te propose que l’on se parle au téléphone dans la journée. »

« On sait qu’il n’est pas là parce que ça ne sent plus les accras, le poisson… ça pu-ait tell-e-ment… » Dans les couloirs l’on parle du collègue absent, des plats de Vincent qu’il avait l’habitude de réchauffer au micro-ondes (« surtout les jours de réunion avec le DG. Ça les emmerde ah ah ah »). J’ai toujours pensé que Vincent avait un côté rebelle et c’est bien dommage qu’il soit un rebelle de droite.

Un magazine fait la une de De Gaulle, je le propose à Yvonne, – sa fan première – non par hypocrisie, mais pour laisser entendre que je ne suis pas en conflit “fermé” avec la boite. J’ai envoyé l’incendie à cheffe vendredi et (« à te lire je te harcèle »), et, ce matin jour de reprise « présentielle » je me plains à d’autres et d’autre chose, je me plains à haut gradé de mes conditions de télétravailleur. Sauf qu’ici on est ici, au pays des cordonniers, au pays des coiffeurs, au pays de ceux qui font le droit, les lois, et qui chient dessus.

On voudrait penser que je veux démissionner ou me faire virer, que ce ne serait pas incompréhensible. Pourtant c’est minime, minime, ma chtite rébellion. Mais c’est ici et ici c’est pas chez Tati. Moi je n’y pense pas une seconde, mais cette seconde fait-elle partie de mes inconscients ? J’en ai tellement rien à foutre de ce rendez-vous que c’en est étonnant – c’est le genre de rendez-vous qui m’aurait empêché de dormir. Le genre de rendez-vous qui m’aurait fait enchainer les insomnies, il y a encore peu. Noémie. Noémie jouant avec une balle de basket voilà à quoi je pense. Foutue connerie de moi d’en être encore colère contre sa mère – de l’avoir exprimé ce jour de maudit dimanche me condamne. Ce que je cherchais ? L’instinct de conservation ? Foutue thérapie que je m’applique à moi-même. Et je dois me rendre à l’évidence… L’exemple fut celui d’un gros lourdeau. Et caricature. Un gros lourdeau c’est peut-être aussi ce qu’a retenu Noémie, pour ne plus vouloir me voir. Elle a bien raison. Elle était belle, de loin, elle a toujours été belle d’te façon. Elle a encore bien grandi. Ce qui m’a fait plaisir, c’est qu’elle avait l’air d’être respectée par les copains. Sois heureuse, Noémie d’amour, sois heureuse. La mère aussi est belle, elle a toujours été belle, dommage que ça n’ait pas été le cas dans l’esprit, dans la tête. Bref pas envie de repartir là-dedans… J’ai encore à évoluer, surtout quand je pense avoir évolué. Je pensais avoir évolué ! Et je ne suis qu’une espèce de mérinos mal peigné. Un coloquinte à la graisse de hérisson. Un cyrano à quatre pattes. Un zouave interplanétaire. Ectoplasme à roulettes. Bougre d’extrait de cornichon ! Un jus de poubelle. Patagon de zoulous. Loup-garou à la graisse de renoncule. Amiral de bateau-lavoir ! Macchabée d’eau de vaisselle. Astronaute d’eau douce. Concentré de moules à gaufres ! Un Tchouck-tchouck-nougat. Garde-côtes à la mie de pain. Papou des Carpates. Sombre oryctérope. Sombre merde. Traîne-potence. Une sombre merde… Caricature une caricature. C’est moi la caricature quand je pense à mon attitude devant Déborah hier, me disant pourtant avant que non, me gavant pourtant avant de sport et de méditation, me disant me disant que non ne pas s’emporter, penser à Noémie, l’espoir de revoir Noémie…

La colère l’emporterait-elle sur mon amour pour sa fille ?

Une caricature. Une caricature d’aigri à la con.

Je sors des toilettes.

La journée peut commencer.

Lundi midi youpi

Sur le quai d’Austerlitz j’observe, je zieute les affiches effacées par le temps (tous les temps) – quai d’Austerlitz d’où m’était venu cette idée d’expo photo.
Trois mois après, je retrouve mon Jardin des Plantes mon cèdre du Liban mes habitudes méditatives. Mince ! Quelqu’un est assis à ma place habituelle. Je me mets à côté et ça m’énerve de ne pas arriver à lire ce qu’il lit… Prudence est le maitre mot. Il est habillé comme un VRP et pourtant posé à un Cèdre, tranquille, avec un livre. Serait-ce moi, plus tard ? Vais-je encore passer des années, des décennies à m’encroûter dans une situation qui ne me convient pas ? la cravate en plus et le salaire plus plus… Covid… Covid dans l’air dans la tête… Le type s’en va, ne pas se mettre à sa place. Oh et puis si. Ma méditation est perturbée autant par de gros lourdeaux que par le bruit des oiseaux, c’est bon signe. C’est la pratique régulière. Comme l’aurait dit ma prof de méditation, tous les jours tous les jours tous les jours. Depuis dimanche après-midi c’est tous les jours tous les jours. Bon on est lundi.

Je passe rapidement sous le micocoulier de Provence. Prudence, prudence le trouillard. Ce micocoulier est-il toxique comme celui des Antilles ? Ah non je confonds avec le mancenillier. Pas expert, pas expert le trouillard.

Je discute avec un jardinier, « oh ça m’a fait chier moi ! 25 ans que je travaille ici, je suis bien moi ! À deux ans de la retraite j’suis bien, moi ! J’en avais marre de tourner en rond… ». Et le Jardin des Plantes ? le confinement lui a-t-il fait quelque chose de particulier ? Des plantes ont-elles apparues comme la silène à Versailles ? Les animaux ont-ils tout picoré ? Un couple de pigeons ramiers a même élu domicile en lieu insolite, la femelle a pondu à des fils électriques.

Il m’indique le coin des solanum, j’en conclus que le mien est un solanum dulcamara (« Douce Amère »). À moins qu’il ne s’agisse d’un solanum pseudocapsicum (genre je m’y connais), un « Pommier d’amour » quoi (genre je…) !

J’en profite pour dire bonjour à mes copains Binturong et Pandarou. Je repasserai plus tard, Pandarou (« Bambouvore » pour les intimes) ne répond pas, en pleine sieste. Je passe devant la ménagerie et… Je repense à des jours pas si heureux, puisqu’heureux d’avec Noémie. Ce temps n’est plus et je mets du temps du temps du temps du temps à m’y faire.

15h30 ce boulot me rend dangereux. Je me fais diplomate tout en restant droit, ferme, incisif. « T’as poussé le bouchon un peu loin quand même… », encore ce bouchon. Connard de moi. Nous raccrochons au bout de 50 minutes en presque bons camarades, Cheffe et moi, et je pense à hier, j’aimerais tellement en être resté aux premiers instants puis partir, ne pas dire ce mot, ces mots blessants, durs, et qu’elle ne mérite pas d’entendre, tellement stupides. Qui plus est Incompréhensibles. Connard. Connard. Connard… J’aimerais tellement revenir en arrière, rendre les affaires et hop partir, pas partir sur ces mots… J’aurais tellement voulu que mes limites, si puissantes encore, à choisir si pas capables d’y arriver à la fois pour ex et pour cheffe, aient laissé tranquilles ex… Déborah ne mérite pas ces mots.

À dire ces mots, ce mot, ce terme forcément dur à entendre forcément injuste d’être entendu… Je n’ai donné ni exemple ni mesure.

Dentiste.

Marcher. Marcher. Marche tout le long de la promenade plantée, j’atterris à Reuilly-Diderot. Envie de rien rien rien à peine une bière. Une bière et encore parce que sur place, ma première sortie parisienne depuis, comme mes charentaises – belle lurette – et je me rentre. Sur la route du retour ça faisait longtemps je remets la marche à l’amour.

Bizarrement, j’ai arrêté de boire ou presque depuis la veille du « Noémie ne veut pas te voir ». Je suis bizarre. Je suis tellement fatigué en même temps, et la pression que je sens redescendre de ces quatre jours mine de rien sous haute pression… (pression toute relative) (pression – haute pression – pour petit être pétri de peurs).

J’ouvre mon courrier un courrier de merde celui des pompes funèbres. Leur plaquette. Leur publicité. “Pour marquer le renouveau de cette agence, elle aura le plaisir de vous faire bénéficier de remises exceptionnelles de 40% sur l’ensemble des articles funéraires disponibles en magasin. C’est le moment de renouer contact” etc. “Les plus fidèles d’entre vous la connaissent” etc. (CONNARDS).

Mercredi

Donc deux nuits plus tard, Déborah m’évoque par téléphone sa copine : un/e « transgenre ». Elle me le dit comme une révélation, je lui réponds que je n’apprends rien, que c’en était criant, ses jalousies, encore plus ses regards vers les femmes, ou son tatouage de femme nue, tatouage digne caricature de celui d’une lesbienne.

Je m’en fous. Je m’en fous ! Elle peut venir s’immiscer dans mes nuits j’en ai rien à foutre, j’ai France Musique, j’ai Radio Classique avec moi, mes nouveaux classiques musicaux. Ils m’apaisent, me font du bien, j’aime. Et puis retour en arrière… c’est bien reparti… c’est fait c’est fait et ça ne sera pas à refaire, c’est déjà ça.

Je fais le compte dans mes jours de congés et ah quand même, tu m’étonnes, la fatigue : je n’ai pris que deux jours et demi ces cinq derniers mois.

La fatigue ce jour est particulièrement prégnante. La tête se relâche après tensions multiples. Parmi les affaires que Déborah m’a rendu, un cd d’Aznavour mais je n’ai pas mémoire qu’il m’appartienne. Sur la préface il est écrit et tout est dit, je le prends comme un message, un signe, un rappel, Charles me rappelle à l’ordre, à l’ordre petit con ! Et ta voie alors ? Tu vas où ? Tu tournes encore où ? (Charles me parle) (Charles m’engueule mais il me parle) (Charles me parle, cool) :

Je regarde, j’écoute, je lis, je ressens je m’identifie, je travaille, j’enfante le texte naît il meurt ou il grandit me survivra-t-il peut-être mais qui peut prédire j’ai la passion des mots je hais l’écriture dans une chanson chaque phrase se doit de produire sa propre énergie je n’aime pas les images gratuites j’ai horreur du remplissage de l’inutile

Aznavour

Je traine la patte, je la tiens 40 minutes tout de même mais au rythme d’une tortue paraplégique. Prévoir, prévoir trouillard pas si trouillard, si prévoyant. Pas trop pousser avant le week-end prochain, 25 bornes par jour bordel je n’ai pas l’habitude. Puis pas un souffle d’air aujourd’hui Souffrant de quelques avaries Plus de vivres plus d’eau plus de vent

Et marcher. Marcher. Marcher. Marcher à l’amour en moi. Marcher. Et marcher. Et marcher. Et marcher. Presqu’île de Crozon.

Ça c’est fait.

14-15-17 juin 2020

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