Jour de confinement

Saison III – Épisode 32 – Qu’est-ce que je me fais presque pas chier

2h57 du matin. J’entends des bruits lourds à l’extérieur, j’éteins la radio oui c’est ça, y’a comme des bruits de feu dehors, et des bruits de feux d’artifice en ce moment, et à cette heure-ci, c’est chelou… Je me lève, je ne suis pas le seul à la fenêtre à me demander d’où cela vient. Le bruit n’est plus. Je vais sur France Info, en espérant qu’il n’y ait pas de flash info en direct de Saint-Denis. J’éteins la radio. Je m’endors. En tout cas à un moment je m’endors.

Une demi-heure peut-être que les yeux fermés et et non quelle heure est-il là, ah ouais 6h51. Garder les yeux fermés besoin de les avoir bien ouverts ce soir. Et ne pas ouvrir la radio, pas même radio Libertaire, je ne me rendormirais pas. Le risque d’être tenté par mettre les infos, ce qu’on en dit sur Christophe… (fait chier fait chier fait chier) (son dernier album en plus il était très bien) (« les vestiges du chaos » tu parles d’un titre prémonitoire)

La chanson « L’éboueur » du groupe Pigalle me vient en tête, pourquoi ? et elle ne veut pas en ressortir, pourquoi ?

Les éboueurs, d’autres superhéros des temps modernes. Cette chanson était, enfin est toujours j’imagine l’une des chansons préférées de Noémie. Pourquoi je pense à cette chanson et tout d’un coup ce matin, aujourd’hui, le jour de mon premier soir comme bénévole ? Moi aussi je veux passer pour un superhéros auprès de ma belle-fille ? Au volant de mon camion blanc, enfin le camion prêté par la mairie, au volant d’un camion blanc à jouer les chevaliers blancs moi et mon masque blanc au service de ces femmes et de ces hommes en blouses blanches, moi tel une blanche colombe que je ne suis pas à laver mon blanc manteau avec moi-même ou pour les autres… vraiment pour les autres ?

7h33. J’ai envie de faire caca. Je crois que c’est surtout psychologique.
Je me lève.
Deux trois pompes pas plus (mais vraiment pas plus).
À la sortie des toilettes (finalement ce n’était pas que psychologique) j’oublie des années de sauvetages de la planète Terre, j’oublie mes habitudes de couper le robinet, avant de le rouvrir, le temps de me frotter les mains. Là, depuis des semaines… vas-y que l’eau coule à plein flow… vas-y va que c’est la foire fouille du plein flow eh petit porteur sain qui sait en tout cas pas moi ni mon pommeau de douche ni Mario Joey Starr Boss et même armé d’un tablier de plombier… ne pas toucher la pomme… la bonde… ne rien toucher de « stratégiquement central » avant de s’être bien désinfecté on ne sait jamais…

Il est 7h51 et, pendant que le café chauffe, j’ouvre la fenêtre, j’hume le vent et la lumière de ce matin… il et elle me font penser à l’été approchant… un été approchant qui approche mais avec un gros pull sur soi quand même.
Cette cour… Je crois que les jardiniers de la cour, la dernière fois qu’ils sont venus et ça doit remonter parce que pfiou ce que les haies d’Eleagnus ont poussés, certaines branches ont même atteint atteignent jusqu’à mon premier étage et même plus… bref la dernière fois, j’crois que les jardiniers sont allés jusqu’au vice de planter de nouveaux arbustes, à moins de ne pas y avoir fait attention jusque-là ? Des arbustes aujourd’hui en fleur, d’un rose léger, bien sûr il fallait que ce soit des lilas. Je me comprends.
Pour les haies d’Eleagnus par contre, ce ne sont pas du tout des haies d’Eleagnus ! (“mais du laurier rose du Portugal”)

J’ai envie de communiquer sur le chanteur Christophe, j’envoie un message à ma pote de Brest. Je suis pas du tout certain que ce soit le genre de chanteur qu’elle aime bien mais bon… communiquer.

Il est 8h13 ce matin et oui à le regarder là avec mes lunettes sur le nez je le vois bien sûr mais surtout je le pense différemment ce « Finish what you fucking start ! »… Mon portable vibre. Ma pote Alisée. « Oui c’est triste, il avait 74 ans… » Au même instant encore je reçois un message de ce site d’emploi pour des postes dans l’Ouest. En île-de-France comme à l’Est rien de nouveau alors pourquoi ne pas penser à aller voir du côté de l’Ouest. C’est pas chez Swann, mais en tout cas c’est pas chez bactéries, particules fines y tutti quenti.

8h39. Tuhui… Tuhui… Tuhui. Tuhui. Un oiseau a pris la place du tuhui tuhui des alarmes désactivées des voitures. Tuhui… Tuhui… Bonne journée à toi aussi, petit oiseau. Toi aussi t’as un oiseau bleu à l’intérieur et qui dort, des fois, des fois pas.

MAIS VOUS VOUS FOUTEZ DE MOI OU QUOI… NEUF PAGES ! NEUF !!!!!!!!

Une petite bouchée de salade de fraises restée au frigo, réchauffer le café. Allez c’est parti pour la journée… L’avenir appartient à ceux qui regardent l’heure qui indique 8h43.

À ne pas trop faire couler d’eau, à garder le robinet fermé le temps de se laver les mains, chez moi, chez toi, chez la terre entière, nous aurions pu sauver la Tanzanie (au moins la Tanzanie) et ses eaux sèches (vous m’expliquerez comment c’est possible, des eaux sèches, enfin bon… je suis pas scientifique) (je suis comme Macron) en cette période de pandémie apocalyptique. Oui, à ne pas laisser couler l’eau le temps de se laver les mains environ 25 000 fois par jour, par personne, nous aurions pu sauver la Tanzanie et nous ne l’avons pas fait. Nous avons préféré sauver notre peau. Encore un exemple flagrant de notre société tombant dans la décrépitude et l’individualisme criminel, forcené, en un mot : confiné. En un concept : l’indifférence, chantait Bécaud.

De mon crâne, une pluie de pellicules tombe et retombe. Je sais que chez moi les pellicules, c’est signe d’anxiété. Pour ce soir ? Ou pour la lettre partie hier chez Noémie ? (donc chez sa mère…)

10h11. Une idée lumineuse me vient dans les toilettes. Y’a pleins d’idées qui viennent aux toilettes, en général, et Le Bureau des légendes là… Dans la Saison 5… Je n’ai vu que les deux premiers épisodes et je pense aux suivants à quoi m’attendre tout ça et… On l’a toujours pas vu l’acteur génial là, le gros. Le faussement benêt. J’suis sûr qu’il a trahi la France, qu’il est avec les Russes, pas normal de ne pas l’avoir aperçu dans les deux premiers épisodes. Les scénaristes nous cachent quelque chose.

11h01. « t’as été plus forte qu’un pack de douze Pelforth, servez-moi une dernière mousse. »
11h02. « J’te raconte pas la chouffe…
11h03. « J’aurai brassé de l’air, un peu comme Aldweiser »
11h03. « Avant qu’on me mette en bière, que la mort m’fasse son affaire, servez-moi une dernière…. MOUSSE » (tin tin tin tsoin tsoin) (comprendre : air d’accordéon)
11h12. « Oui Nina bonjour comment vas-tu »
11h12. « Bonjour Guar je t’appelle parce que Vincent vient de se faire hospitaliser et… » (putain) (gros souffle du cœur) (j’en ai marre) « Il a fait une embolie pulmonaire, il a passé une échographie, un scanner – il a été admis hier soir et faut attendre pour le résultat du test et savoir si c’est ça… (« ça », bien sûr) ce serait étonnant quand même moi je pense pas, il fait très attention… ça voudrait dire que tout le monde peut l’attraper en allant faire ses courses… » Ma cheffe est dans le déni je crois. Elle vient de perdre son père du covid en 4 jours et elle veut continuer à penser que si l’on est masqué, et respectueux des gestes barrières, cela suffit… Je lui sors l’exemple de mon livreur et du (premier) sachet (de mon traitement) que j’ai récupéré il y a quelques jours, pas de ses mains ok, toujours est-il que je l’ai récupéré ce sachet et avant 3 heures de battement entre lui (est-il porteur sain ?) (a-t-il contaminé le sachet récupéré ?) et moi… « Oui faut attendre deux jours apparemment pour les résultats, moi aussi ça m’étonne que ce soit si long. »

Vincent, la seule personne avec qui j’ai développé des relations amicales dans cette boite.

« donc pour le portail ça devient urgent que tu récupères un appareil, que tu reprennes le travail en back-office de Vincent… surtout qu’en plus Xavière est en congés jusqu’au 20, bon si on fait sans ses mises à jour c’est pas grave, c’est embêtant mais c’est pas grave si on n’a pas ses mises à jour avant le 20, personne n’en mourra… »

(dans le genre maladroite elle est pas mal aussi ma cheffe)

« si je prends l’exemple pour mon père, il a été admis le vendredi soir, le samedi, quand il a passé le scanner thoracique déjà les médecins avaient dit que les résultats étaient louches… » (« on attend la confirmation avec la prise de sang, madame » qu’ils avaient dit… « mais ça semble être le covid »)

11h29. « J’ai une réunion, j’te rappelle après. »

Depuis le temps que je pense, que j’y pense à le sortir ce spray, c’est le moment. Avant de quitter l’appartement : hop sur les portes, hop sur mon stylo… je pulvérise tout ce petit monde ce monde infiniment petit d’un spray contre les bactéries que j’avais « emprunté » il y a des années, à la clinique de feu!mère. Moi aussi des fois, je continue à me regarder dans la glace malgré tant de choses, et bien bien pires… ça c’est rien.
Et ce jour où j’avais piqué un sac dans un troquet à Aubervilliers et que je m’étais rendu compte des kilomètres plus loin, en regardant dedans, que c’était le sac d’un clodo… J’avais 17 ans mais quand même… et c’est pas le pire vraiment pas le pire ça non mais je ne dis que ce que je veux bien en dire je suis comme tout le monde…
Je donne 20 % de moi. Et je m’astreins à la règle des 80-20, vu que ce blog me prend un temps fou, qu’il me faut alors redoubler d’organisation pour que 20 % de mon temps consacré au télétravail soit aussi efficace qu’un 80 %…

bonjour,
ce matin 17 avril (je dirais entre 8h et 11h) j’ai entendu une chanson qui avait pour paroles “ivre de solidaire… c’est l’amour de la solidarité… On la condamne… qu’importe à qui se sacrifie… à ses bourreaux et sa tombe… elle… pour l’amour de l’humanité… (voilà en gros les paroles que j’ai retenues !), quelle est cette chanson svp ? et si vous avez la possibilité aussi de m’envoyer la chanson, je suis pas contre. Merci. Un fidèle. Prenez soin de vous.
Y’a eu aussi, qui a retenu mon attention, un texte lu : “28mai…la bataille était finie. Mais il régnait là bas au bout du monde un drapeau qui souffrait…”
Et : “article 1 le chef ne sert à rien… (chanson qui se termine par “on finira par licencier le patron”) “j’entends déjà là crier à l’utopie…” “et quand le patron sera licencié on ira s’occuper des actionnaires…”
Et aussi ! une autre chanson : “et ça parle de dignité, on se donne la main on lâche du fric c’est comme ça qu’on aime l’afrique tout le monde il est contre la misère…”
Pareil, si vous pouvez m’aiguiller ! Re merci.

15h11. Je raccroche d’avec ma cheffe. « D’te façon je pense qu’il va être ko, parce que ça te crève ce truc-là. Mais non non ! c’est pas possible non vraiment si c’est le covid ce serait vraiment incompréhensible, ça voudrait dire que tout le monde peut l’attraper même en faisant attention. Non vraiment ce serait incompréhensible… » (cheffe… sérieux…)

15h20. Faire une sieste.

Je pense à Vincent. Je n’arrive pas à ne pas penser. Dans l’attente d’une réponse à mon sms.

15h50. Fin de la « sieste ». Il me paraît loin ce temps d’il y a encore quinze jours, un mois, deux mois où je m’amusais (quel con) du coronavirus avec mon dentiste (« mais non ! je rigole mais non je ne l’ai pas je rigole vous inquiétez pas… ») (abruti ! des fois)
16h. Quatrième fois de la journée que je fais caca. C’est les fraises ça, oui voilà c’est les fraises.
16h01. « Bonjour Catherine, comment va Vincent ? Et toi ? Je pense à vous et vous envoie de la force ». Ouais bah j’en ressens pas beaucoup aujourd’hui. J’appellerai Vincent demain mais pas là, pas avant ce soir. Les ondes positives, penser aux ondes positives, en envoyer mais penser surtout à en avoir tout un tas d’immunisateurs, ce soir. Je démarre dans deux heures et demi. Je regarde mon masque « artisanal » récupéré la semaine dernière et je m’aperçois l’avoir mis dans un sac transparent de chez le chocolatier Laurent Duchêne. Je manque de chocolat et peu importe. La pensée fixe a dérivé. Je ne pense plus du tout au chocolat. Manger une orange. Une banane. La pression monte. Je pense qu’elle redescendra dès lors que j’aurai démarré et géré le trajet, et le reste, c’est l’inconnu ça c’est pour ça que je flippe, c’est ça, c’est l’inconnu (« un ennemi invisible »… la phrase de Jean-Louis Étienne qui me revient).
16h28. Putain ! 62% seulement. Recharger mon portable. J’oubliais que j’avais eu cheffe pipelette tout à l’heure.
16h43. Un problème de concentration majeur tout l’après-midi.
16h44. Je me relis et lire 62% me fait penser aux 63% de la semaine dernière.
16h48. Tain tain tain… je me force à fredonner la chanson de Higelin, à détendre la mâchoire. Pour fredonner, c’est fredonner, c’est fredonner dans un silence qui fait trembler les doigts. Aucune envie de chanter. La boule au ventre. Putain ça va quoi ! C’est juste conduire un véhicule. Ah tiens je n’ai pas fini mon café de tout à l’heure. Le coup de fil de la cheffe, ça. Je n’ai même pas pensé à écouter Grand bien vous fasse ce matin, c’est un vrai signe de grande perturbation. Me dire que chaque personne que je croiserai de l’hôpital est un frère, une sœur ; un frère, une sœur… pas un virus. Un frère. Une sœur. Un frère… Une sœur… Quoi mettre quels vêtements pour le minibus. Cette chemise c’est bien y’a une petite poche pour mettre le portable. Mais je l’ai déjà porté, elle est peut-être contaminée. Le tee-shirt Amour oui c’est bien ça je vais… non. Du sobre, rien d’écrit dessus juste du sobre. Tiens ! ce polo je suis à l’aise dedans. Ils et elles sont en première ligne et moi je…euh j’y pense maintenant mon polo a pour lignes une ligne bleu foncé, une ligne bleu moins foncé… l’oiseau bleu. Je ne sais pas le nombre de fois où je me suis lavé les mains avant de partir, mais je sais compter jusqu’à dix. Les poignées de portes aussi, elles sont bien propres, le portable aussi, il est bien propre, les clés aussi, elles sont bien propres… Il est 18h09. Je pars. Journée officiellement de télétravail et soirée première soirée bénévolat pour l’hôpi… ah bah non. Annulé. Un problème mécanique dès son premier jour, à la navette. Saint-Denis style. Le trajet de chez moi à l’hôpital aussi. J’en parlerai plus tard, pas envie là. En gros l’un des habituels clodos polonais. Bien sûr il faut que cela m’arrive en chemin vers l’hôpital et en laissant, au même instant, un message vocal à la femme de Vincent. Je lève la tête vers le clodo polak mais l’avais remarqué un peu avant, le sang par terre… Il se tient la tête, plusieurs écorchures, ça pisse aussi c’est rouge également. Dégoulinant. Et moi qui passe. Qui ne lui demande même pas s’il a besoin d’aide. Je l’entends marmonner en polonais et ne me vient qu’une pensée : rester à distance, il est peut-être contaminé.

Ça m’a suer tout ça, le non-démarrage je parle. Je vais aller courir pour la peine ! Voir où ma tendinite en est. Sur le chemin je croise Farès, il conduit la navette (la bonne ! celle qui marche). Ça va ? Y’a du monde ? « Je roule à vide depuis tout à l’heure… ». O.K…. C’est vraiment le premier jour. « Le temps que le personnel se donne le mot… ».

Au fait, j’ai droit à une attestation de déplacement un peu n’importe où, n’importe quand, en tant que bénévole de l’hôpital. Durée de validité : permanente durant la durée de la crise sanitaire COVID-19. « Ah mais on est des privilégiés en fait ! » L’attestation est au nom du directeur de l’établissement, il a un nom d’oiseau. De cet oiseau dont je me demandais la veille si ce n’était pas lui qui chantait sous ma fenêtre ?

Ça y est. Je me suis enfin branlé. Depuis le temps que je me disais qu’en cette période si confinante ça me ferait du bien dans le Bas-Rhin.
pfuiiiitttt pfuuiiiittt
C’est fait, quoi. Se branler sans penser à quiconque d’autre qu’aux pauvres caricatures de chez pornstars… mouais. Aussi belles et bonnes soient-elles. C’est nul. Ça détend quoi. Ça détend au moins.
Bref.

FIN DES DEUX PREMIERS ÉPISODES DE LA SAISON III

(« Alors là… C’est encore pire que les dernières saisons. »)
(« pitoyable »)
(« du Cyril Hanouna. »)
(« Il est tombé bien bas, Jack Bauer. »)
(« Le Jack Bauer du pauvre ouais »)
(« Un fake. »)
(« C’est du fake moi j’vous dis. »)

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