Jour de confinement

Saison III – Épisode 52 – Un, deux, trois, cinquante un, cinquante deux, cinquante trois…

Un…Deux…Trois… Promenons nous dans les bois…
Cinquante et un…Cinquante deux…Cinquante trois… Cueillir des masques en bois…
Sept…Huit…Neuf… D’un temps où l’on mangeait des cerises…
Soixante-dix-huit…Soixante-dix-neuf… J’ai plus de corde à moi…
Petit poème d’introduction, c’est gratuit, c’est cadeau.

MAINTENANT : PARCE QUE LE MOUVEMENT, C’EST MAINTENANT.

Appel du 6 mai 2020. Saint-Denis.

Message du Front en sueurs (froides) au front Périgourdin (en sueurs tout court) (tu t’es lavé j’espère quand même depuis quinze jours) – Ou Lettre apolicalyptique de Merde (Département de merde) à La France d’en bas (et elle a bien raison)

Cher camarade,

Samuel Beckett a dit : « Demain n’est pas la fin du monde, c’était hier. »
Et je ne te le fais pas dire.

Je ne vais pas passer par quatre chemins ni douze pieds et encore moins par monts et merveilles, ni même à Cent et un kilomètres d’âge (incertain). Ici, tout va mal. (c’est certain)

Tôt, ce matin, j’ai parcouru les rues de la ville à bord d’un véhicule non identifié (à mon réveil).

Dehors, cher camarade, dehors c’est le chaos. L’anarchie. Ce que je peux dire c’est que les gens sont à bouts. Tellement qu’ils se tirent à bouts de nez tout en gardant une distance d’un mètre, et en respect, à bouts porteurs, ce qui est assez balèze, ne serait-ce qu’en génuflexion. Tu l’auras compris, c’est comme les communiqués de presse au fil de nos semaines, ça défile, ça défile et ça part dans tous les sens et toujours en couille. Dehors, je vois des gens se battre, se mettre minables, même pour un döner kebab. D’ailleurs, et c’est bien un rêve parce que l’on s’étonne tous ici que ce döner soit encore ouvert et surtout, qu’il ait encore de la viande. Camarade, ce matin je tremble. Camarade la vie ce soir est comme ce matin, comme chaque matin, combat.
Des gens mettre chaos d’autres gens pour un döner… et ce gérant qui se précipite vers l’assailli pour lui offrir un döner… (« allah saillé je vais mourir ») tout en l’invitant à vite déguerpir…
Des gens se battre pour un döner, Camarade ! Tu te rends compte ! (c’est dire la misère vois-tu ?) (entends-tu le cri sourd du pays qu’on enchaine ? entends-tu le vol noir des corbeaux dans nos assiettes ?) (et Bernard il fait quoi ? Il fout quoi ??!)

Tu veux un autre exemple ? Cette dame.
Ce matin.
Des corps.
Et elle le sien qui n’est pas encore mort, simplement touché. Elle me crie de l’aide (« de l’aide ! de l’aide ! »).

Ayant fait Castanerf en 3ème langue de pute, je comprends : « Je suis sortie sans mon masque obligatoire ».
Sur la défensive, et désolé pour cette petite dame si dans un premier temps j’ai pu douter de sa bonne foi, mais l’atmosphère, le big brother système tout ça… J’ai besoin de confirmation, être certain qu’elle n’est pas un spasme et ne m’induit pas en mauvais chemin (« en marche »…) (tu vois ce que je veux dire…) alors accroupi, profitant de ma petite taille, accroupi derrière un objet pas encore identifié (par les drones) j’abaisse mon masque, réunit les deux mains au creux de la bouche, et en direction de la pauvre dame : HEIN ? QU’EST-CE QUE VOUS DITES ?

Elle est allongée par terre comme des milliers d’autres, tout autour, tous originaires de la zone 100 (zone à moins de cent kilomètres d’Emmanuel). La nécessiteuse est allongée et j’aperçois un gros impact de balles à sa jambe gauche (ou droite) (je sais plus) (bref une jambe de bois désormais). En ma direction toujours elle fait des gestes, comme une signature dans le vide, je comprends : « Et en plus je suis sortie sans attestation. » J’ai envie de lui répondre : bah oui mais là c’est con, vous êtes vraiment conne. Tu me connais, je ne vais pas jusque-là, je me dis qu’elle n’a pas besoin que le peuple se divise plus encore, et nous avons la chance elle comme moi de ne pas être encore borgnes, réjouissons-nous de ce que nous n’avons pas perdus encore : nos yeux, nos pieds, nos désillusions.

Puis je me dis que je suis un peu mal placé pour lui dire quoi que ce soit, en tant que chevalier de la Légion d’honneur. Je me souviens encore quand le président Macron s’est avancé vers moi… m’a décoré… (« Au nom de la France, au nom des Impôts, pour toutes ces amendes accumulées je vous fais chevalier d’honneur. Bravo, citoyen. ») Quel privilège. Quelle émotion. Quelle belle reconnaissance. Pour ça aussi je lui en serais éternellement reconnaissant jusqu’aux prochaines élections. « Et aussi au nom de votre fidélité de ces derniers soirs. » (« en état d’ébriété avancé, souvent mentalement retardé... »)

Des Blancs, des Noirs, des Jaunes… Tous ils sont par terre, tous ils pissent rouge.

L’Armée recrute, qu’ils disaient. Je te confirme l’armée recrute, et aussi des chirurgiens. Si j’en déduis ce que je vois. Des débris éparpillés un peu partout. Que font les femmes de ménage ? Que font les éboueurs ? Bref que font les bonnes femmes et les nègres, pour nous sauver ?

Des débris partout camarade, partout c’est horrible…

Certains, certainement encore ces bisounours de gens de gauche, les appellent des humains, ces débris pas terre. Je ne sais pas. Je suis peut-être terre à terre mais j’suis pas très croyant. (ça reste entre nous bien sûr, le prophète Muhamemmanuel pourrait nous lire). Me reprendre. Macron Akbah. Voilà. Et reprendre ma route… marcher… en marche… toutçatoutçatuvoiscequejeveuxdire…

C’est… l’enfer… l’enfer… l’enfer… par ici… J’ai même croisé des zombies. Visiblement restés bloqués au siècle dernier, à les entendre éructer leurs mêmes paroles désuètes, tellement désuètes. « Je veux une bière… je veux une bière… patron une bière… je veux bière… je veux une bière… »

Après ce périple, je suis rentré chez moi et je me suis barricadé. Ça tombait bien, ma porte était blindée, de facto, de visu, d’origine.
J’ai aussi éteins la radio FIP quand dehors dans la cour j’ai enfin entendu des bruits de vie. Les cris joyeux (les enfants, l’insouciance), les cris d’un enfant de voisins (les enfantant, les fous insouciants). J’ai écouté ce bruit je voulais des bruits d’enfants, tu vois ? Tu comprends ? Tu dois être bien loin de tous ces soucis toi, entre la perforeuse et le marteau-piqueur. Et ta femme.

Ici nous devenons sauvages. Ici nous devenons de plus en plus nécessiteux de comédies et de conneries, mais dites par des enfants, pas par des adultes qu’on appellerait Emmanuel depuis qu’ils sont enfants. Les adultes c’est que des cons, à commencer par l’enfant qui est en moi.

Et je repense.
J’ai voté.
Je savais que c’était une connerie. Déjà d’aller voter tout court et pourtant : j’ai voté.
Des fois je suis apeuré par ma connerie.
J’ai peur.

Nous les guides de cette jeunesse, de ces insouciants bouts de choux ?

S’il m’arrive quelque chose, sache que je lègue toute mon infortune à Bernard Lavilliers (tu sais je l’ai beaucoup critiqué mais j’lui reste fidèle) et à la Bernard Lavilliers corona world dance Académie.

Et pff. Comme par hasard l’enfant en question a le même prénom que mon neveu.
Les enfants de mon cœur me manquent, camarade.
Bouffer de la chatte aussi.
Je sais plus ce que je dis. Il ne faut pas trop m’en vouloir. Le changement, les chamboulements… C’est dur, tu sais. Et le changement c’est maintenant. C’est dur de se dire que nous en sommes là, réduits à cette triste condition humaine de se rendre compte des années plus tard, des années trop tard ? qu’exit les grands penseurs, grands penseurs exbrexités de l’Europe des Lumières, et bonjour les gros panseurs. C’est dur de se dire qu’on a vus notre maison brûler, prendre un scooter, etc. et de ne pas s’être rendus compte que François Hollande fut notre visionnaire. Nous avons les lumières que nous méritons et ces derniers temps, je vois tout en noir, et pas qu’aux toilettes.

Je ne sais pas quoi faire. Je répète. Je ne sais pas quoi faire. A toi.

A toi, cher camarade, et à Chloé, à la mère Nature, à Dieu le père, au père La Chaise, à la mère Michèle et à tous, à vous tous, je vous souhaite, que dis-je non, garder espoir, je NOUS souhaite des jours heureux.

Je ne sais même pas si tu liras ce message avant qu’un drone déguisé en postier ne l’intercepte. Auquel cas, j’espère que cette lettre te trouvera en bonne forme.

Cher camarade Truelle, un bonjour à ta belle et douce Pelle-d’Amour.

Force, Amitiés, and co.

Demain, des jours heureux.
Demain, nous gagnerons.

« Aujourd’hui était la Saint-Prudence. » Je répète : « Aujourd’hui était la Saint-Prudence. » « Aujourd’hui était la Saint-Prudence. » …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *