Jour de confinement

Saison III – Épisode 38 – Mangez des pommes

Aujourd’hui, officiellement, j’ai télétravaillé. Sinon, je me suis fait utile. C’est pas grand-chose, c’est presque rien, c’est distribuer 2000 pommes, le don de producteurs français pour les agents de l’hôpital.

De ma cage télétravail aux cagettes à déposer dans les différents services, il est un espace entre ces deux activités, et traduit par le simple mot : utile.

C’est pas du grand utile, c’est vrai, et pourtant, déjà…
C’est par ces petites choses du quotidien qu’on fait changer, non pas le monde, je n’en ai ni le poids ni la force ni la générosité ni la foi, j’ai juste des pommes, des pommes à distribuer. Qui veut des pommes ? Qui veut des pommes ? Non ce n’est pas ainsi que l’on fera le monde de demain (elles sont mêmes pas bio ! bouh) et pourtant, et pourtant… ni même une journée, et pourtant, et pourtant…

Juste un instant.

Un instant.

Changer son monde, à ce petit personnel, à ce grand personnel, à ce ponte de la médecine, à ce brancardier, à cette infirmière, à ces gens des bureaux, du samu, de la crèche, de la morgue, du pc sécurité, de la réa, à lui, à eux, à elle, à nous, à moi, à tous ici confinés, le temps d’un instant. Je fais à mon niveau. Mon niveau, c’est de distribuer des pommes.

Auchan offre 2000 pommes pour 2500 employés, bref une pomme par personne c’est la consigne. Très vite, j’y pratique une TOTALE DISCRIMINATION. C’est que dans ma société de Mangez-des-pommes, les informaticiens seront moins bien traités que d’autres, c’est comme ça. Au service informatique ils sont dix, ils auront dix pommes… Au service des urgences pédiatrie ils sont euh… je blinde le sac. J’applique la totale, totale totale discrimination. Le service de morgue ils sont 4, « 4 pommes ». Oui oui bien sûr… pareil je double, je blinde… la réa idem et cætera selon le petit bonus de peps, d’un coup, vital ! que je considère plus important chez les uns que chez les autres, totalement aléatoire oui… selon tel ou tel service et clairement ! le service lingerie : c’est pas que je vous aime pas hein mais voilà quoi.

Bien sûr, l’essentiel des bénévoles venant de l’amap (bénévoles tendance gentil anarchisme), nous décidons de cacher le nom « Auchan » de la pancarte fournie avec les pommes.

Je suis surpris, le DRH vient me saluer… « C’est donc vous monsieur Guar ! Vous commencez à être connus dans les services ! » Il me remercie, j’apprécie, mais je suis surtout surpris. Un rien. J’ai bougé d’un rien des lignes, point, c’est tout. Je n’ai fait que relayer. Les bénévoles pour les navettes c’est eux x12, et moi juste deux soirs par semaine et surtout pas le week-end au matin, ma générosité est très vite dépassée par mon petit confort personnel. Et idem les masques, les surblouses, les paniers légumes venant de machine c’est pas moi c’est machine, et machin, etc. Fou comme d’avoir activé nombre de relais pour quelques heures seulement d’implication, est étonnement et incroyablement efficace. Là, oui, je suis content de ça !

Ce soir, je me regarderai dans la glace et je ne penserai pas à ce message qu’une partie de moi (la vorace, la prévoyante) a relayé sans sourciller. Gouvernement de cynique m… Communiqué qui, pour donner le ton, démarre par : « A l’heure où l’on compte plus de 5000 malades en réanimation, l’heure n’est pas à la polémique sur les prétendus excès de moyens engagés par le Gouvernement pour protéger les Français. »
Son titre, Commande de 10 000 respirateurs : mise au point du Gouvernement.
A l’heure qu’il est, heure non professionnelle, je vous emmerde profondément, messieurs du cynisme, je vous emmerde profondément. Pensez à me payer tout de même.

Vite bientôt quatorze heures et toujours dans les locaux… officiellement je télétravaille… officiellement je vais être en retard pour la séance de e-méditation de 14h30… encore deux sacs de pommes à livrer, je demande au mec de la sécurité le chemin pour la morgue… merde ! il vient de me toucher le bras… un gentil réflexe oh ça j’ai bien compris son côté amical tactile mais merde quoi… je ne peux m’empêcher de m’en faire la réflexion. A la morgue j’arrive… au pire des moments. J’y croise l’un des employés, « désolé j’arrive au mauvais moment, je viens juste vous déposer des pommes »… Il me remercie chaleureusement (pour des pommes putain, juste des pommes), me rassure, me dis que ses gants sont propres, pas à ça que je pensais… je pensais à mes mains peut-être sales, à moi porteur, sain peut-être… Un quart d’heure plus tard encore ça résonne, les cris de cette femme, les yeux de ces hommes… cette image de cette femme criant les mêmes mots… devant le cercueil… à un mètre de distance barrière… vite me concentrer sur ce lieu de vie qui suivra ce lieu de mort… allez ! rejoindre un lieu de vie que je me suis dit à la morgue, je m’en souviens encore, vite vite déguerpir vers la vie… ça tombe bien mon dernier paquet sera pour la crèche, le temps de lire ce joli poème et « voilà m’dame ! manger des pommes ! c’est bon pour la santé les pommes ! »

Bonjour,
Nous vous remercions vivement pour votre mail du 11 courant et faisons suite à votre demande de surblouses.
Nous avons pleinement conscience de vos besoins actuels et de la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons actuellement.
C’est la raison pour laquelle dès le début de cette crise, notre société a fait  des dons à différents centres hospitaliers proches de nos sites de production.
Notre société faisant partie d’un secteur prioritaire, il ne nous est plus possible de distribuer de matériel destiné désormais aux seuls employés qui travaillent actuellement sur nos lignes de fabrication.
Vous remerciant vivement pour votre compréhension.
Bien cordialement,
La Direction de la Communication du Groupe Lactalis

Parmi les autres messages reçus du jour, l’un fut envoyé à 6h20. Personnellement, je trouve le titre de l’objet très très très intéressant.
�� Impots.gouv.fr : venez consulter votre déclaration ” automatique ” !

Putain ! Pourquoi y a-t-il autant de moucherons à tourner autour du bar ? La dernière fois, c’était la ciboulette qu’avait moisi, là pas les poubelles, sont vidées… mais quoi ? Merde c’est vrai hier j’ai eu la bêtise de vider le fond d’une bière dans le bégonia pourpre… le con ! J’ai pas d’excuse : j’la trouvais trop sucrée, c’est donc encore plus con de l’avoir fait… bégonia pourpre parfaitement sucré au goût des moucherons !

Je sors et je croise une zombie, marchant comme une zombie, errant comme une zombie, un masque en plus mais c’est tout, et d’un âge similaire au mien. Les exemples autour de moi me laissent à penser que c’est bien le covid, et je me dis qu’elle au moins a réussi à sortir du canapé… mais bon…
Je remonte une impasse donnant sur le canal de Saint-Denis officiellement interdit, et j’entends un véhicule derrière moi, sont-ce les flics ? Non c’est bon, juste des barbus. On n’y pense même plus à eux depuis l’entrée fracassante de l’ennemi invisible (sans grosse beubar quoi) dans le top 170 (170 pays).

Cette ville est extraordinaire de contrastes. Sur un mur, tout près des barbus tenant les murs en jupettes, vous pouvez lire des sale pd etc. et un peu plus loin, des jordan+ francky = cœur brisé…
Ou encore, chez le dentiste enfin devant chez le dentiste, le cabinet restant fermé à confinements, un « sans-dent ni couronne». Tiens, rebondir sur la couronne, étaler « ma » science de tous ces articles consultés.

Mais qu’en est-il donc de ce mot «corona»? Là encore, le terme est quasiment transparent. Il vient de corona, la «couronne», car le «coronavirus est un virus à couronne. On l’a appelé ainsi car lorsqu’on l’étudie au microscope, on voit qu’il est rond et qu’il est entouré de protubérances, comme une couronne ou un bouchon de bière».

Au Stade de France, tout près du Mc Donald’s, je constate que les traces de l’attentat de 2015 ont été cachées par une plaque en carton rigide. Depuis quand ? Pas tant que ça. Plus loin, j’y lis A la mémoire de Manuel Dias et en respect aux nombreux blessés et victimes du terrorisme sur ce lieu le soir du 13 novembre 1915.

Plus loin encore l’œuvre d’un artiste, avec sur la plaque : Aux sportifs morts pour la France La patrie reconnaissante – ce monument a été inauguré le 21 mai 2016 par M. François Hollande, Président de la République
« Rubans de la Mémoire » don de M. Jean-Pierre Rives
« Les rubans de la mémoire sont le centre de nos origines et le départ de toutes les espérances »
OK.
Si vous voulez.
“Ça c’est au moins du Beckett”, ce que mon ego entend de l’ami Ludovic quand devant ce pauvre Mc Do me vient une spéciale, une spéciale pour mon pote Ludovic. Les traces partent avec le temps, pas les cicatrices.

Plus tôt, en chemin pour ce même Stade de France je longe le parc de la Légion d’Honneur, évidemment fermé « comme tous les parcs de Plaine Commune jusqu’à nouvel ordre ». Les Marronniers ne m’ont jamais parus déborder autant des grilles, c’est certainement moi, moi et mes observations, moi d’après des années à ne pas observer ce que, chaque jour, pressé, préoccupé, je longe tout autant. Mais vite ! je vais rater le tramway ! et le RER… Ils sentent bon putain ces marronniers. Et ce travers de coquelicots sauvage ! jamais constaté autant d’anarchisme végétal bienvenu sur ma pourtant matinale et nocturne habituelle marche à l’amour.

Ce soir, je serai sans pitié. Sans pitié ni pour les moucherons, ni pour cette araignée osant s’aventurer au-delà des angles morts.
Quelques jours après l’épisode 33, exemple parmi tant d’autres contradictions, je sauverai de la noyade un petit moucheron pris dans le tourbillon de la cuvette. J’arrive ! moucheron… J’arrive !!!!

Demain sera une autre journée, demain sera d’une autre contradiction. La voilà la richesse de la vie. Et je repense à cette course à pied, et ces moments à me retourner, cavalcade en arrière et observation de cet enfant, et de son père, lui le ou la jetant dans les bras, bref un trésor dans les bras et moi courant… courant… courant… et tout ceci se passant évidemment sur un pont, le pont du Stade de France et moi courant… courant… courant… et si j’y étais enfin sur ce chemin si je l’acceptais enfin, ce chemin…

…la vie la vie La vie LA vie LA Vie LA VIE LA VIE LA VIE LA VIE LA VIE….

Évidemment, je ne pouvais pas terminer sans cet enfoiré notoire, adulé. Français, la France changera quand vous changerez, quand vous changerez votre indulgence à l’égard de l’incarnation de chez incarnation de la pourrie politique. En attendant, rions à ce cher Chichi et vive la fin du monde.

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