Jour de confinement

Saison III – Épisode 37 – Démarrage à vide

De : gianfranco sanguinotti 
Subject: Un interview strictement marxiste d’un ouvrier espagnol de bon sens

Sur mon autre boite mail, un message de Cadremploi au titre prodigieusement énervant, peut-être aussi parce que je viens de passer une demi-heure à discuter de ces six satanés congés payés qu’on voudrait m’imposer. Ma cheffe me sonde, se faire une idée avant de revenir vers Grand Chef, qui veut me les imposer. C’est moi qui, désormais, pour une fois ! suis en position de force. Sans moi, plus de revue de presse, sans moi plus de gestion quotidienne du site internet, sans moi plus grand-chose à produire (d’inutile, certes) puisque notre service sans Vincent c’est peanuts… et pour un long moment. Bref Tic Tac, Tic Tac, le 11 mai approche, il est temps de commencer à se préparer

La date annoncée du 11 mai prochain nourrit tous nos espoirs de reprise « normale » du travail. (parlez pour vous) Il reste cependant beaucoup d’inconnues avant de reprendre le chemin de nos bureaux et de retrouver nos collègues. Mais d’ores et déjà, une certitude : les pratiques et les réflexes professionnels vont changer. (commencez par changer vos titres alors) Le confinement, et l’épidémie de Coronavirus, vont faire évoluer notre manière de travailler. Quelles sont les nouvelles habitudes qu’il nous faudra prendre et surtout, comment nous y préparer ? Cadremploi nous dresse le portrait-robot du travail de demain.

Je suis énervé. J’ai bon espoir d’être entendu et je m’imagine le scénario contraire, je suis énervé. Faudra pas que je m’étonne de moi si à un moment, je fais un gros caca nerveux. Rien qui ne me retienne, ni l’envie ni l’envie. Faire carrière dans ce trou de vide, pas mon truc, alors qu’on ne m’y pousse pas ou c’est arrêt-maladie qui tombera, un jour, à force, je me connais, je suis pas là pour m’accrocher bien longtemps.

Thierry, le chauffeur de la boite, sinon ancien commando (wesh) me dépose un ordinateur « spécial » ça vous regarde pas. Le télétravail va durer et me manquait l’accès à certains serveurs. Au pare-brise je lis « POLICE », au pare-brise les zonards trainants le lisent aussi, se retournent vers moi, pff… vont me prendre pour un flic, une balance, je ne sais quoi mais un truc qui ne me plait pas beaucoup non plus… Au passage Thierry m’apprend la mort d’un pote à lui qui bossait au service “bip”, 52 ans, le mec en pleine forme physique une semaine plus tôt, ancien champion de karaté…

Penser utilité… Penser Delafontaine… C’est marrant comme je flippais vendredi et que là, non, pas du tout. D’une certaine manière ça me rassure de flipper autant, d’abord ! puis que vite tout cela (ceux-là ? les fantômes) s’évaporent… C’est rassurant d’une certaine manière, oui, encore un exemple qui en dit beaucoup sur mes peurs premières, l’important étant qu’elles s’envolent en insistant… Je connais désormais le trajet, rassuré. Problème : je ne savais pas que je me sentirais encore plus inutile qu’au travail. Pendant trois heures j’ai… roulé à vide. Pas une personne. Le trajet pour La Courneuve est encore moins utilisé que pour la gare de Saint-Denis, ma « collègue » elle, a eu ce soir… une personne. Je me laisse encore du temps mais si ce n’est pas mieux j’arrêterai, à quoi bon si ça ne sert à rien. L’information est pourtant passée dans les services, par email, etc.

…au rond-point du 8 mai 1945, c’est bordel sur bordel, tout le temps le bordel ce coin je l’aime pas putain qu’est-ce que je le déteste ce coin je l’aime pas je l’aime pas du tout… trafic trafic trafic et ça y est un ballon est de sortie… les zonards improvisent un foot en plein rond-point… et le ballon qui part n’importe où, sur les gens, le tramway (très fréquenté), et ces deux types de la sécurité RATP et leurs gros bras qui ne disent rien…
Une heure plus tard, quand je reviendrai pour un autre tour à vide, je les verrai, entre 12 000 marlboro et quelques barrettes échangées de main en main (bonjour la distanciation sociale) s’en prendre à un petit gars… (bonjour la préférence physique) et le trafic encore et toujours sans même s’embêter à appuyer sur pause le temps qu’un véhicule de police ne passe (sans s’arrêter, bien sûr)… moi attendant le chaland, et m’en retournant… Je suis halluciné de constater autant de monde dans les rues de La Courneuve et Saint-Denis, je n’avais pas cette impression, pas autant, jusque-là. Hier déjà une collègue se rendant chaque jour Gare de Lyon, me disait qu’elle voyait du changement depuis quelques jours, « et beaucoup de travailleurs ont repris au Kremlin-Bicêtre, et j’ai même eu droit à des embouteillages… la première fois depuis le confinement. » Les bénévoles de Delafontaine me disent la même chose. Et cet agent aussi. Et mon oncle de Paris 17ème.

Je sors du PC Sécurité, assiste à une blague de gens fatigués (faire croire à un mec de la sécu que son test covid est positif) (vite revenir sur cette blague quand le blagueur voit son collègue commencer à paniquer, au bord des larmes) (“bah oui mais j’i des enfants, c’est les enfants, c’i difficile si, faut faire attention chef, je veux pas l’attraper c’i dur pour les enfants si… ça voudrait dire que… on a des familles ci dur si faut faire attention messiou ah oui ah oui”) et m’en rentre dans mon habituel couloir…

Je me relis et, un mail professionnel que je lirai le lendemain, pas aujourd’hui quoi, me fait sourire. Mercredi 22 avril : « vous ne le savez peut-être pas, mais aujourd’hui c’est Jour de la Terre ! Un événement mondial que nous célébrons chaque année. Vous ne pouvez pas sauver la Terre en un jour… mais vous pouvez commencer aujourd’hui. » Non ! je ne sauverai pas la planète Terre ! Encore moins en polluant à vide !!!

Et n’oubliez pas… Faites pas comme eux, RESTEZ CHEZ VOUS (et mangez des pommes).

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