Jour de confinement

Saison III – Épisode 35 – Des rêves des chiens et des cauchemars

Dans une chambre, est-ce ma chambre ? en tout cas dans mon rêve, je déplie des draps, un corps manque, elle est morte, elle je crois ma mère et, de l’autre côté m’aide à faire le lit, ma mère, je crois, ma mère qui, on a difficultés à croire mais tout laisse à penser qu’elle a été tué. Et disparue. J’entends un bruit dans l’appartement, je contourne le lit et sors de la chambre, passe le couloir, tiens ! la porte d’entrée est entrouverte ; bref à la cuisine quelqu’un de dos, avec un balai à la main droite. Ça se confirme, c’est certainement le/la tueur/euse. Je me réveille.
Dans la foulée ou tout comme, comprendre une question de ressenti, cette fameuse perception du tout et de rien, à peine dix minutes de répit et ma radio se réveille au son de Sibeth N’Diaye. Cela est trop.

Ce rêve… Mes notes très ô rageuses du jour 26… Je fais un parallèle entre ce cauchemar et les notes retapées hier soir. Et aussi ces jeunes qui faisaient du bruit à l’une des fenêtres de la résidence voisine. Un type leur a dit ce que je n’ai pas eu les couilles de leur dire.

J’ouvre ma boite mail professionnelle, j’attends validation d’un article. Cinq nouveaux mails reçus, ils datent de vendredi soir et proviennent tous du même bureau (le bureau Casse-Burne). « Je crains que, compte tenu de l’état des relations entre insti***utes parfois, la sortie de cet article ne fasse l’effet d’une bombe et deviennent finalement très coûteuse pour la Our Casse-Burne Society. » Cela est trop. J’avais à travailler, plusieurs choses qui m’attendent en ce youpi lundi, je verrai si finalement je travaille. Je vais retaper mon rêve, déjà. Cette boite me fatigue vraiment, vraiment, vraiment. Un pas en avant, cinq mails pour vous retenir… Une initiative, un contenu pour servir le grand public, des bureaux qui s’interrogent sur leur petit pouvoir… Fatigué, fatigué, fatigué. Les sous-sous-sous-fifres de ministres, c’est pire qu’un ministre.

« Jeudi dernier, l’auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour est décédé du coronavirus. »

L’épidémie, « étrange tyrannie » selon Camus, et nos appartements douillets devenus des cages, des cellules. Tout est dans la tête. Enfin enfin enfin… presque tout est dans la tête. Les pieds d’te façon ne servent plus à rien, si ce n’est pour vite retourner dans sa cage, sa douillette cellule. Bref à tomber sur l’inventaire des illustres morts du corona, tout ça n’est pas très soul makossa. Heureusement qu’il reste l’humour. L’humour, une arme contre la peur. « Plus cancéreux que moi, tu meurs ! » disait Desproges. Voilà, moi aussi ça me saoule toutes ces références.

11h40. Le chien du voisin maintenant. Le chien de retour, ses pleurs de retour… Je recontacte l’enquêtrice de la fondation BB. Les quinze premiers jours du confinement il n’était pas là, son « maitre » non plus. Ensuite, j’ai entendu la mère, le fils (qui a déjà l’air bien con) (enfin non) (c’est juste qu’il parle au chien comme papa) et donc, le « maitre » (le père de petit con). Le chien, je ne l’entendais toujours pas, il n’était donc pas là. Vous confirmez, enquêtrice ? Sûr qu’elle va pas se redéplacer prochainement mais bon y’a le téléphone, histoire qu’il se sente surveillé, donc qu’il fasse plus d’efforts, qu’il est tendance à mieux traiter son chien… Ça ne me ressemble pas tout ça mais oui, j’assume mes démarches de petit-enfant de Vichy, démarches démarrées par mail, je vérifie, en juin 2019. Mais démarches à la con, pas la SPA qu’il fallait contacter. Fin novembre, je me réoriente vers la fondation Bardot, qui très vite réagit. Mais c’est long les procédures pour les enfants battus, alors pour les chiens que je soupçonne d’être battus… A sa première (et dernière) visite, l’enquêtrice fut rassurante. « Ça ne ressemble pas à un cas de maltraitances, c’est juste un malinois qui manque d’espace et un vigile qui prend son animal pour un outil de travail. C’est habituel. C’est classique. Mais à observer la relation du chien avec son maitre, c’est plutôt rassurant monsieur. Restez vigilant tout de même. »
Depuis, nous ne sommes plus fin 2019, depuis je reste vigilant. Et fatigué, surtout fatigué… Résigné peut-être aussi, aujourd’hui en tout cas, cette semaine en tout cas. La journée continue de passer. Je n’ai pas du tout le moral. Envie de rien, envie de rien.
16h50 enfin une bonne nouvelle ! Ce n’est pas le Covid, m’apprend la femme de Vincent.

Bonjour,
Souvenez-vous : Larry Fink, le patron de BLACK ROCK, le conseiller pour nos retraites et ami très proche de Macron, surnommé “Le Loup de Wall Street”, s’est vu confier via son entreprise-pieuvre une mission visant à élaborer des propositions sur l’intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans la supervision bancaire.
On croit rêver !!!
Voici la pétition pour soutenir les eurodéputés qui réclament une enquête sur cette décision pour le moins surprenante.

Et une mini revue de presse :
BlackRock conseille l’Europe : « C’est confier à Al Capone la lutte contre le grand banditisme »
L’eurodéputée EELV Marie Toussaint s’insurge contre le choix de la Commission européenne de confier une mission à ce gestionnaire d’actifs américain.
BlackRock, l’encombrante conseillère de la Commission européenne
La multinationale américaine, première gestionnaire d’actifs au monde, est pour les Verts et des dizaines d’autres eurodéputés membres de plusieurs groupes au cœur d’un conflit d’intérêts.

Si vous en êtes d’accord, merci de signer et de faire tourner.
Cordialement
Marie-Lys

Et fermer cette fenêtre. Les pleurs du chien, ces pleurs j’en peux plus. Ils n’ont recommencés que depuis aujourd’hui mais ça me stresse, ça me stresse ça me stresse. 6 Hours Mozart for Studying, Concentration, Relaxation. Au moins oui, il me faut au moins ça. Le pire c’est que je m’y ferai à nouveau, comme d’hab, à ces pleurs. Ces pleurs, ce sera comme ces deux trois premiers jours du confinement ; ces pleurs c’est comme l’ambiance électrique de Saint-Denis, de Paris, le métro parisien… Ces pleurs de ce joli malinois c’est comme les humiliations, la soumission. La merde. Quand on a l’habitude, ça coince un peu au début puis l’on s’y fait très rapidement. « Au fait j’ai redemandé à Marie-Catherine pour ton ordinateur mais elle n’a toujours pas répondu, je sais pas si elle fait la mort. » Cheffe, je crois, a un rapport étrange, sémantique ! dialectique ! avec la mort depuis un mois.
Bref : NOUS SOMMES EN GUERRE.
Bref : aller courir.
Le Parc de La Courn… non. Je vais plutôt aller du côté du Stade de France, oui voilà, puis c’est fleuri dans ce coin. Y’a un bouquet de fleurs. Ou Souvenirs mémorables de 2015, youhou.
Et retourner au parc de La Courneuve mouais, j’sais pas, je suis pas très chaud en fait. (…) 5 balles. 5 balles et l’on va m’expliquer que c’est de la légitime défense d’une mesure policière barrière ?

Le Stade de France… Question pollution c’est pas ça non plus… Je ne constate aucune différence par ici. Demain, à l’heure de la relecture, demain depuis le matin, conséquences du footing au Stade de France ? j’ai à nouveau des râles dans la gorge. Comme d’hab quoi, comme avant. ARGH. La violence des particules fines… encore d’esprit ça, encore dans l’inconscient ça. Et tchou tchoum et vroum vroum… un tour du Stade de France et ah tiens par là je veux voir… petit détour au-dessus de la A1 y’a encore pas mal de circulation… y’a de la circulation quoi…
Oh je pourrais aussi parler de violence gratuite mais ça a été tellement dit, à commencer par moi, et puis Saint-Denis c’est pas non plus Chicago, ou Bogota, ou Soweto, encore moins Bagdad, ou alors une à deux fois tous les quatre cinq ans.
C’est pas non plus la Saint-Denis des médias, même si des fois la violence gratuite elle arrive comme ça, l’air de rien, un peu comme la violence institutionnalisée. Ou celle du quartier, le quartier, comme on dit… Je reviens du footing et tiens, sur le terrain de foot du « quar-t-ier » c’est bon c’est compris ou presque, c’est presque compris c’est gestes barrières au moins…
Et joli retourné. Et jolis jongles.
…terrain qui porte le nom d’un gamin tué, tué parce que du quartier et pas de l’autre, ils devaient certainement se disputer la palme de qui des deux bandes serait la plus conne. Et ci. Et ça. Et ce type en sang, gouttant, gouttant, alors qu’en direction de moi l’hôpital pour faire la navette, et moi au téléphone avec la femme de Vincent, embolie pulmonaire mais est-ce le corona ? pas le corona ? et re ci et re ça… mortuaire, là voilà l’ambiance, mor-TU-AIRE… Alors écouter Sibeth N’Diaye au réveil hein… c’est gentil mais ! parfois pas très heureux ok !…mais pas d’envies d’en finir non plus. Alors Sibeth N’Diaye et tout ça là les infos les caricatures les marionnettes les anxiogènités aiguës en tous genres non non non non… Je ne combats pas contre la mort, je combats pour aimer la vie.

Et… merde. Pourquoi je tombe là-dessus. Pourquoi surtout je lis ce ci-dessous :

Danielle est décédée du Covid-19. Sa fille n’a pas pu voir sa mère à l’hôpital, avant son décès. Elle n’a pas pu accompagner le cercueil de sa mère. Elle va récupérer ses cendres, dans une zone commerciale. Dans un sac en plastique.

Je ne trouve pas le sommeil. L’image me hante, elle écrase ma poitrine. Je mets ma tête sous la couette, ça m’aide à respirer. Je me lève, j’allume le portable pour revoir l’image. Je ne sais pas ce qu’elle signifie. Ce sac rouge vif, je ne comprends pas ce qu’il fait là. Je sais juste que ça me fait mal.

Elle appelle le funérarium pour aller chercher les cendres de sa mère. Elle se gare sur le parking. À l’accueil, quelqu’un lui tend des papiers et lui dit d’aller à l’arrière, qu’on lui donnera les cendres. Elle fait le tour du funérarium, trouve un lieu qui ressemble à un garage. Elle s’approche. Au fond de la pièce, il y a une table avec une nappe bleue et poussiéreuse. Un homme ouvre une porte, dépose un sac plastique rouge, presque sans un mot, et repart rapidement en refermant la porte. Elle est seule.

Elle s’approche de la table. Elle s’approche du sac. Elle ne veut pas y croire. Elle prend une photo avec son portable. Elle regarde la photo. Elle cherche une présence. Elle voit des cendriers métalliques, une poubelle marron, un sol grisâtre en PVC, des bancs décrépis. Elle prend une autre photo. Elle hésite à prendre le sac. Une angoisse s’empare d’elle. Et soudain, la colère monte.

Elle s’appelait Danielle. Elle avait huit enfants. Elle était mère au foyer. Sa vie, elle l’a passée pour les autres. Elle sortait peu de chez elle. Dans le salon, la télé était toujours allumée. Elle avait perdu son mari il y a douze ans, d’une leucémie reconnue comme maladie professionnelle. Il avait attrapé cette merde en travaillant dans une usine d’Elf Atochem, près de Lille. Elle faisait face, avec constance et courage. Elle aimait voir ses enfants, ses petits-enfants. Elle avait une voix douce, une voix de jeune fille.

Je ne sais pas comment on en est arrivé là : mettre les morts dans des sacs plastiques. Je ne sais pas à quel moment on a perdu la signification des choses. Un mort dans un sac de courses. Un mort comme une marchandise. Un mort comme un objet, comme une roue de voiture, comme un écran plat, comme de l’électro-ménager.

Les premières inhumations remontent au Paléolithique. On semble revenu à un âge antérieur. Les morts, on les stocke aujourd’hui dans les zones commerciales. On pourrait penser que ça a toujours été ainsi. La mort au milieu des fast-foods et des supermarchés, la mort au milieu des pompes à essence et des magasins de bricolage. Il n’y avait pas de nécessité à les mettre là, les morts. Il n’y avait aucune raison, aucun argument. Mais c’était plus simple à trouver, juste à côté de la sortie d’autoroute. C’était plus pratique pour les familles, on pouvait faire de vastes parkings, de vastes étendues d’asphalte, et un espace vert qui ressemble à un parcours de golf.

Il est six heures du matin. Je ne dormirai plus. Ça m’est égal. La fatigue ne me dérange plus. J’ouvre la fenêtre, les bruissements de l’aube entre dans la chambre. L’odeur du jasmin. J’essaie de déchiffrer les bruits, d’identifier les chant d’oiseaux. Je m’aperçois que je ne les connais pas, et cette ignorance, sans raison, m’arrache un sourire.

Ah non vraiment cette chanson tombe à poings nommés. Mettre à fond !!!!!!
Mais fermer la fenêtre avant, les voisins m’ont gentiment demandé de faire attention avec la musique le soir, leurs gosses… ok ok ruispaix re-spect respect wesh, RESPECT.
CA – FAIT – DU – BIEN.
LES ZOUFRIS MARACAS CA – FAIT – DU – BIEEEEEEEEEEEEN…

Mais putain !!!! je deviens fou !!! Ma fleur de vie ! Je suis pas fou ! Elle est là, elle est toujours là, je la touche jamais, toujours dans le frigo, au même endroit, sous la bouteille d’eau ! Mais elle est où ! Je cherche ! J’inspecte ! Je triture ! Je touchouille ! J’enquête façon Castaner, j’enquête à fond !!! Sous le lait non… sous les bières non… sous les fromages… les dessous de plats… le concombre… les assiettes… le torchon… la pelle… le balai… Ne reste plus que la poubelle. Manque plus que la poubelle et… oh putain.

Ça c’est la bonne nouvelle.

Mais où va le monde ?
Oh et puis encore.

Dans ton cul, Guar, dans ton cul.

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