La vie en vrac

Liège à Noël

1er soir, 25 décembre

Jo est allé se coucher, fatigué. Moi, pas la même fatigue. J’attends pour le billard mais je crois que j’abdique là. Les conversations n’aident pas. Dans le hall, sur les canapés, au billard, j’entends le monde parler de « mon frère » « ma mère » « mon père »… et je pense encore – et toujours – mais quand n’y pense-je pas ! à Déborah… et ce putain… cette indécente ingratitude… saleté… à cracher sur qui est encore là… alors qu’elle a vu, constaté à quel point j’ai eu tort de cracher sur qui était là, mais plus pour très longtemps. Elle en a eu l’exemple et elle a préféré être conne, c’est ça, simplement conne. L’ingratitude. En boucle dans ma tête (« et vaque à ton destin”) (“au lieu de comme à ton habitude vivre avec des fantômes en dédaignant les vivants jusqu’à ce qu’ils partent »). Je suis dans une auberge de jeunesse et j’y redécouvre une atmosphère, y découvre, désormais, que des années sont passées, un décalage. Elles sont jeunes. Je ne suis plus tout jeune. Et je viens de quitter une femme que j’aimais, que j’aime encore, et peut-être aurais-je eu envie d’un enfant si, au naturel, elle avait plus que su, voulu montrer l’exemple. Autrement dit je pense dans le vide. Et de tout ceci je ne lui ai bien sûr jamais dit ; pour cela il aurait fallu me montrer autre chose, un quelque chose d’autre que de l’influence à l’excès, autre chose qu’un : « aidez-moi ! » c’est bien le principal. Son obsession m’a assez été prouvé : connard. Connasse. C’est connard d’avoir autant insisté avec qui ne voulait pas tout simplement, qui l’a montré, tout naturellement. Je suis à Liège et ceci est la première nuit. Je suis à Liège et je n’ai toujours pas laissé mes problèmes de Paris à Paris. Je revois encore la démarche titubante de Tonton. Je revis encore les rêves récurrents et redonnant l’insomnie comme menace… Je crains la fatigue à la fois psychologique, physique et mentale. Autant, je suis content de ma volonté de vivre (je n’en étais pas persuadé) autant je me sens à bout. L’avenir est un lointain rivage. Liège est le présent. Vivre au présent. Aller dormir.

Dans l’ascenseur j’enlève un cheveu d’ex de mon écharpe. Fuck. Et aussi tellement de tendresse. J’ai la mesure de ne pas tout balayer, j’ai la mesure de me souvenir, ne pas nier, ne pas nier à quel point… je l’aime encore. Ma Déborah. Ma nuit à venir pas des vacances. Dans les faits.

Les faits les faits encore et toujours les faits, encore, pas tout à fait. J’ai l’esprit tenace, j’ai l’ambition tenace.

Les escaliers de Bueren. Un postman sous cocaïne en redescend à toute vitesse. Marrant.

Je sors du magasin d’Harry Potter et tombe nez à nez chez Enkidou. J’y vois un signe. À côté une librairie, Regence, mais c’est fermé. Le cœur de mon ami Enkidou est fermé, c’est celui de qui cherche à me souhaiter un mauvais noël, après un mauvais anniversaire. La colère des vengeresses a parlé. L’ami Enkidou, dans ton cul Guar, dans ton cul, enclume.

Les “amis” de Jo, leur péniche, leurs histoires. La force de l’acier, les entrailles de la Terre, la lave en ébullition…

Clint Eastwood, oh non je me couperai la bite plus tard, trois jours dans une grange, schizo…

Dans une rue piétonne une vieille passe avec son caniche, la vieille passe et le caniche euh… le caniche vient de croiser un toxico. Et ses grosses Marten’s.

« couic ».

« Faites attention tout de même ! » (on sent que c’est dit avec prudence) (les zombies toxicos à Liège, toute une histoire). Le type, un set de billard en guise de regard, on le sent bien, veut s’excuser mais… mais… « oh… euh… (mais) euh… je …suis torché. »

Cécile Douard, Le Terril, 1898

Walter Mac Ewen, L’absente au Jour des morts, 1889

Jean-Joseph Ansiaux, Évocation de la Paix (ou Colombe chérie), 1795

Alfred Stevens, La Parisienne japonaise, entre 1872-1874

Adrien de Witte, Femme au corset rouge, 1880

Antoine-Joseph Wiertz, Rosine à sa toilette, vers 1840

Paul Delvaux, L’homme de la rue, 1940

Anto Carte, L’effort, 1922

Visiblement, sur L’effort, je fais sourire le gardien. Je viens, je reviens, je scotche au tableau.

Ben mince alors. Dehors c’est pire. C’est l’effort intérieur. Les flambeaux.

Marcher, marcher, marcher dans les rues de Simenon.

Votez Yahya Yahyaoui ! (!!!)

Je sors du bal (enfin du musée des beaux-arts de Liège) tandis que Jo est au musée de la métallurgie. M’apaiser, trop de pensées de Déborah… M’apaiser le long de la Meuse avec la méditation de Jon Kabat-Zin. Je retrouve le camarade Jo (« camarade » aussi dans le triste célibat).

Qu’on semble tristes, putain.

Des caricatures.

Boire.

Boire.

Boire.

Ça ne sera pas pire avec des gueules de bois.

A la république d’Outre-Meuse qui conserve intact l’esprit d’un quartier de braves gens qui ont les cheveux près de la tête mais le cœur sur la main.
Avec la profonde affection d’un enfant
de D’Ju la.
Georges Simenon, Liège, 1952

2 janvier 2020

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