La vie en vrac

Et Brigitte Fontaine

  • « Elle est à combien la Triple ? »
  • 6 euros.
  • Non je veux dire en degrés…
  • Huit cinq ou neuf. Attendez je regarde…
  • Juste que je la ressens déjà, ça me surprend.
  • Ah ouais ?
  • (rires) (rire con)

Je ris con et je re ris con.

A côté de moi, à tabouret voisin du zinc, un type et son téléphone portable, à moins que ce soit l’inverse, discutent « en visio ». J’attends que le type ait fini.

« Excuse-moi je suis curieux, tu parles quelle langue ? » je demande.

  • Libanais.
  • Ah oui. Je m’disais que j’connaissais pas mais que ça me parlait un peu quand même !
  • Je suis d’origine arménienne.
  • Et alors ?
  • J’sais pas.
  • Y’a pleins d’Arméniens au Liban.
  • Oh ! oui… Beaucoup se sont stoppés là et sont restés.

Je vous épargne la conversation entre Triple Karmelitt et Jack Daniel’s. Et merde. A pas regarder ma montre que je n’ai pas je vais finir par rater le concert… J’suis à deux pas du Café de la Danse et j’me sens surtout à deux degrés… (latitude porte nord) (au-dessus de la cuvette) Se méfier, au moins, de l’heure.

J’interpelle un autre type, qui tient à payer à la place de sa copine. « C’est quoi, c’est un réflexe patriarcal ? » Je suis incisif, en ce moment, j’aime bien… Et dans le sujet « féminisme » (que j’ai – enfin – démarré la veille en vidéo. Bref à suivre). Je demande au barman si c’est habituel que l’homme paye pour la femme… Il confirme. « C’est ancestral. C’est la galanterie. » C’est de la merde oui ! C’est l’homme qui paye et la femme qui suit, voilà ce que ça veut dire… Ça n’a rien à voir avec de la galanterie !… Mais un système ! ça ! Un carcan ! Une civilisation ça oui c’est gangrené depuis notre premier cri…

Le barman me demande qui je vais voir en concert. Il me dit qu’il ne connait pas Brigitte Fontaine.

Et Higelin ?…Et Alain Bashung ?… Il me répondrait « Vive le Djihad ! » que je ne me sentirais pas moins effrayé. Fontaine-Higelin-Bashung merde quoi… J’arrête la discussion ou ça risque de dévier sur PNL.

  • faites gaffe, vous ratez votre concert là !
  • Mais non ! J’oublie pas vous inquiétez pas !

(vite, vite, vite…)

J’en tiens une sacré dose, faut croire, puisque même le videur rigole à mon contact…

« D’accord ouais ah ouais d’accord… » qu’il dit dans un fou rire.

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? Non mais dites-moi ! Dites-moi !

(merde j’aime pas quand je suis dans l’interrogation) Pourquoi il rigolait ? Pourquoi qu’il n’arrêtait pas de rigoler devant moi ? (c’est ma parano ou… ???) C’est parce que dans mon sac il a senti mon tupperware et ma banane ? (le fruit) Que j’suis pas le premier de la foule, qu’ça le fait rire tous ces clandés du RSA, ce soir, clandés à penser consommer et ayant « prévu en vu de »… de ne pas consommer la pinte 9 euros !… (« Qu’est-ce que vous dites monsieur ? »)

C’est la 1ère partie et je suis aussi attentif qu’un castor devant Hélène et les garçons. Quel est le rapport ? Me demandez pas, demandez au videur.

« Ah ouais t’es comme ça, toi ? J’vais aux chiottes et tu m’piques la place ! » (bordel mais qu’est-ce que j’ai moi…on dirait que je reprends du poil du cul) (« Brigitte on t’aaaaaaaiiime ! »)…J’suis bien placé, là, voilà, images.

Et dire que je pensais me tenir bancal. Des gens crachent leur bière par terre. On est bien au concert de Brigitte Fontaine, ovni jubilatoire, mieux, femme électron, femme indispensable à la santé mentale de notre époque – époque où le poète, les Fontaine, les Higelin, les Bashung sont inconnus des barmens aux néons feutrés et… non. Nan ! (NAAAAAANNNNN !!!!!! merde déjà fini le concert ?!?)

A peine une heure.

Euh c’est court là.

Brigitte oh ?

…Brigitte ? ????

C’est la déception. Comme mes ex avec moi.

…sans transition se rentrer broucouille.

Finalement non.

Dans le métro ce type a un joli pull jaune. J’y lis (et non gilet) : « Rewrite, Realize ».

Passage par Le Décalé

Monsieur William, comme son nom l’indique, porte à l’élégance. Sa veste noire, ses cheveux aux flots intacts, et blancs, et coiffés, vont de pair avec le métier très classe premium qu’il exerçait : pilote d’hélicoptère. J’entame la discussion, il entame les confidences… « Une journée dure, très dure aujourd’hui… » Il vient de perdre un copain, un ancien collègue de 62 ans. Hémorragie, AVC, pfiou… parti en moins de deux. Monsieur William a l’âme triste ce soir et l’oeil qui résiste. Il sort de table, pas de ses pensées. « Je vais avoir 80 ans et j’ai enterré mes trois enfants. C’est pas normal. Vous êtes en moto monsieur ? » Je lui réponds que non, que ce sont juste mes affaires, que y’a pas de casque dans le sac… « Mon premier fils est mort dans un accident de moto il y a 12 ans. Ma fille est décédée d’un cancer il y a cinq ans. De (il s’interroge, la tête entre les mains)…c’est ça d’un cancer du sein. Et mon autre fils d’un cancer du poumon il y a sept ou huit mois. Il avait 42 ans. Et moi je fume je bois et je suis encore là… » Je lui demande si son fils, le dernier, avait un métier stressant. « Pas du tout il était directeur de banque ! »

Il me demande ce que j’en dis, ce que j’en pense de ses coups du sort, j’en pense et j’en dis qu’il n’y a plus qu’à philosopher. Autrement y’a toujours le sticker du pichet de pression pour nous rappeler à la théorie du verre à moitié plein. La mousse, c’est de la pression (signé un alcoolique anonyme). En fond sonore, ça ne s’invente pas, la chanson « Immortels » d’Alain Bashung. « Immortels, nous sommes immortels… ». « Ma femme aussi est partie alors qu’elle était encore jeune. Maintenant j’ai une amie j’ai refait ma vie mais c’est pas pareil, mais voilà, je profite tant qu’il est possible encore et je suis là dans ce café fort sympathique et ce joli Graves et… » Il s’en allume une à l’extérieur, je reste au comptoir. Un couple l’écoute. Le mari, la quarantaine bronzée, est aussi dans l’aéronautique. « Je suis entre Paris et la Nouvelle-Calédonie et…  monsieur William, si vous avez l’occasion de venir en Océanie il faut venir… Foncez. Ce sont des terres où l’on est entre conceptuel et perpétuel… tout est encore possible et palpable… ça n’en est que plus fort, on se rend mieux compte des choses, de la vie aussi, peut-être. » Ça n’est peut-être pas l’Océanie, mais je repense à cette agence de presse de la Réunion. J’ai eu dernièrement un entretien téléphonique avec la rédactrice en chef, je commençais à me projeter, m’y imaginer… mais non, réponse fut « non ». Bien évidemment sans d’autre explication qu’à travers le silence de mes relances. Il y a deux jours, pareil, même pour être surveillant d’examens ! faut croire que je ne rassure pas… (là je n’ai même pas eu à attendre, ils m’ont répondu dès le lendemain). Pas très très rassurant tout ça. Ca fait quoi, deux ans maintenant, un peu plus, un peu moins que je suis au RSA ?

Et Brigitte Fontaine.

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